Ibeyi, de Cuba à Paris

Ce soir là, c’était Martin Solveig et Feder en extérieur ou Angèle et Ibeyi en intérieur. Sans hésitation, nous avons délaissé les Nefs pour Stereolux afin de revoir les jumelles sur la scène de la « maxi » quelques mois après leur premier passage. Ash succède donc à Ibeyi, la performance live est encore plus réussie, à l’image de leur progression. Rencontre passionnante avec les deux sœurs franco-cubaines.

 

Vous faîtes les Une de nombreux magazines. Comment gérez-vous cette notoriété grandissante ?

Naomi : Ce n’est pas une notoriété folle dans le sens où l’on peut encore marcher dans la rue. (rires)

Lisa : Ce n’est pas quelque chose de fulgurant, ça a pris du temps, cela se fait par étape. On ne va pas poster une vidéo youtube et avoir 20 millions de vues en deux jours. C’est petit à petit, on a le temps de s’y habituer.
On ne vit pas normalement, nous sommes toujours en tournée donc cela nous aide. Ce n’est pas comme si on se baladait tous les jours dans les rues de Paris.

N’est-ce pas trop fatiguant tous ces concerts et campagnes de promotion ?

Naomi : C’est le tout début pour le second album donc ce n’est pas trop fatiguant pour le moment. Après on sort de deux ans de tournée pour Ibeyi avec environ 200 dates, c’est plutôt conséquent ! Il y a des moments difficiles mais c’est ce qu’on aime.

Lisa : On aime tourner partout, rencontrer des gens différents.

Naomi : On ne peut pas se plaindre.

On en a entendu parler un peu partout, comment s’est passé votre rencontre avec Beyoncé ?

Lisa : C’était extraordinaire, on a été très honorées par cette invitation.

Naomi : D’être dans son clip, d’avoir eu sa confiance pour cela, c’est énorme. C’est une bosseuse incroyable, elle gère tout ! Elle est très sympa.

Lisa : Ce qui nous a beaucoup plu, c’est de voir comment ça marche à cette échelle. On peut encore être soit même et être humain à une échelle si grande. Ça demande de la détermination et beaucoup de travail mais c’est beau à voir !

D’autres rencontres vous ont marquées comme celle-ci ?

Naomi : Prince ! Il est venu nous voir jouer.

Lisa : Toutes les rencontres de l’album ! Et ce n’est pas pour faire de la promotion, c’est vraiment le cas. Quand on a vu Kamasi Washington c’était presque évident. Meshell Ndegeocello est une des femmes qui nous a le plus inspiré. On a tellement appris à travers sa musique. Mala Rodriguez, c’était également évident ! Chilly Gonzales, on le revoit bientôt, on a hâte !

Comment différenciez-vous Ibeyi et Ash ?

Lisa : On ne les différencie pas. On n’a pas essayé de faire quelque chose d’opposé. Par contre, on souhaitait faire un album plus puissant en allant plus loin. C’est la continuité de Ibeyi. Pour moi, il est plus organique, plus produit, il sonne plus fort.
L’unique opposition que l’on pourrait remarquer est le fait que l’on parlait beaucoup de nous dans le premier album. C’était très personnel. Sur celui-ci on s’est davantage ouvertes au monde. C’est dû à la longue tournée, c’est devenu notre histoire.

Que signifie la pochette de Ash ?

Naomi : On l’a fait avec l’artiste contemporain JR. Il est incroyable !

Lisa : On avait envie de travailler avec lui. Il est venu au studio, il nous a dit qu’il adorerait faire une pochette.

Naomi : Mais même si c’est un très bon ami, on n’osait pas lui demander jusqu’à ce qu’il nous dise ça.

Lisa : On aime travailler sur le fait que l’on soit jumelles. Il a fait une photo de nous, il a imprimé nos visages en taille réelle. Ensuite il a collé le visage de Naomi sur le mien et inversement.

Naomi : Seule la partie finale est photoshopée, le reste c’est vraiment du collage !

Lisa : Quand tu ouvres l’album, c’est la vraie photo. On voulait avoir un effet quand on l’ouvre.

Naomi : Bon par contre le décollage était douloureux ! (rires)

Ibeyi Ash

Préférez-vous chanter en anglais ou en espagnol ?

Lisa : Il n’y a pas de préférence.

Naomi : La langue change la chanson. Par exemple, « Me voy » ne pourrait pas être une chanson en anglais, je ne pense pas.

Lisa : On adore passer de l’un à l’autre.

Et chanter en français, ça vous a déjà tenté ?

Lisa : On a une phrase dans « Oya » sur le premier album Ibeyi. (rires)

Naomi : On le fera sûrement un jour.

Lisa : On a juste pas encore trouver Ibeyi en français, ce n’est pas évident. On ne veut pas sortir quelque chose dont on est pas fier.

Quel featuring vous tenterait le plus ?

Naomi : Kendrick !!

Lisa : James Blake

Naomi : Eminem

Lisa : La vidéo d’Eminem contre Trump est incroyable d’ailleurs. Si un jour on peut faire un truc avec Les Voix Bulgares ce serait génial.

Et un frenchie ?

Naomi : On vient d’en faire un avec Orelsan sur son album.

Lisa : C’est un mec incroyable.

Naomi : On a déjà bossé avec Benjamin Biolay également, on l’adore !

Lisa : On a composé pour Olivia Ruiz. « La dame-oiselle » sur son dernier album, c’était très intéressant de travailler avec elle. Il y a plein de français dont on est fan comme Claire Diterzi, Bashung etc.

Comment vivez-vous l’ouverture récente de Cuba au monde ?

Naomi : On a une relation très forte avec Cuba. Comme tout le monde, on ne sait pas trop, on attend.

Lisa : On y est tout le temps mais c’est l’inconnu. Il y a du changement, tout est allé très vite mais depuis l’accession au pouvoir de Trump, ça a un peu ralenti.

Naomi : Ce qui a le plus changé, c’est internet ! On ne peut pas l’avoir chez soi mais on peut s’y connecter dans beaucoup de lieux. L’ouverture se ressent vraiment grâce au web, les gens sont au courant de ce qu’il se passe ailleurs.

Lisa : La deuxième grande inconnue est naturelle. L’ouragan Irma a dévasté une partie de l’île, la reconstruction va prendre du temps. C’est la grande peur du moment.

Naomi : Le nombre d’ouragans, de tremblements de terre veut dire quelque chose.

Lisa : C’est ce que je disais à Naomi l’autre jour, c’est là où on se rend compte de la force de la nature. L’humain pense qu’il est indestructible mais si la Terre veut nous expulser, elle le fera. En deux jours !

Par ailleurs, est-ce que les artistes ont, pour vous, le devoir de s’engager pour des causes ?

Lisa : Personnellement, je ne pense pas qu’on puisse obliger quiconque à s’engager. Il doit en avoir envie. Si tu le fais, c’est important que tu le fasses bien. Si tu n’as pas l’envie et que tu ne sais pas comment le faire c’est horrible !
Pour nous c’était important de parler de sujets qui nous ont marqué dans cet album. On en avait vraiment envie.
Ce sont les artistes qui m’attirent le plus, ceux qui s’investissent.
Ce n’est pas que l’engagement politique. Le plus important est d’être engagé dans sa musique, croire en ce que l’on fait. L’artiste doit être fier de ce qu’il fait et s’il met toute son âme dans ce qu’il fait, cela fera forcément du bien à quelqu’un. Il y aura un engagement de sa part au final.
Après pour ce qui est du reste, il faut se sentir capable d’en parler. Mais aussi, beaucoup de gens n’ont pas envie d’entendre parler de ça dans des morceaux.

Naomi : Nous, on a adore danser sur du Rihanna par exemple !

Lisa : Il faut de tout, le plus important c’est la diversité ! Il faut du Rihanna, il faut du Nina Simone.

Naomi : Pour revenir sur la vidéo d’Eminem, certains de ses fans ont voté pour Trump. A la fin de sa chanson il demande de faire un choix entre Trump et lui. Certaines personnes sont perdues, elles ne savent pas quoi faire, réellement.

Lisa : Eminem parle à tout le monde mais c’est surtout le premier rappeur blanc respecté par tout le monde. Il vient de Détroit où la désindustrialisation a fait beaucoup de mal. Le taux de chômage est énorme. Les gens ont été totalement abandonnés. Et une partie de son public, ce sont des blancs pauvres. Et parmi eux, nombre d’entre eux ont voté Trump pas forcément par conviction, par révolte. Eminem est clairement leur messie depuis des années. Ces propos ont donc eu une portée de dingue, un choc pour certains !
Il a été très courageux pour le coup, il est allé très loin, il lui a pété les deux jambes virtuellement. (rires)
Pour en revenir à l’engagement, on voit par cette affaire que c’est vraiment compliqué pour un artiste. Tu t’en prends plein la gueule. C’est compliqué de prendre position. Il va recevoir des lettres de menace, il peut y avoir des répercussions. Sans pour autant tomber dans le complotisme !
C’est comme Meryl Streep, adulée par tous, qui s’est fait lyncher pour avoir pris position contre Trump. Il l’a bâchée en public suite à ses propos, c’est très compliqué !

Un petit mot sur votre concert à Stereolux ?

Lisa : C’est une joie de jouer cet album en live, c’est super de remonter sur scène. On est heureuse d’être là. Le mix entre notre premier album et Ash est très fluide dans notre live, c’est génial !
On avait envie sur cette tournée de faire danser les gens, d’avoir un peu plus de mouvement !

Naomi : Moi c’est l’inverse j’aime le côté plus calme ! (rires)

Lisa : Ce qui est intéressant c’est qu’on peut faire les deux, il y a deux faces sur cet album.

Et que pensez-vous d’Angèle ? En première partie sur votre tournée.

Naomi : On a appris à la connaître, elle est très cool.

Lisa : Elle va aller loin !
Et oui elle est vraiment gentille.

Ibeyi
Ash sorti le 29 septembre
XL Recordings Limited

Propos recueillis par Alban Chainon-Crossouard